Voyages

Australie : Épisode #01 – La ferme des patates douces

Comme beaucoup d’autres baroudeurs étrangers en Australie, j’ai testé le woofing. Autrement dit, le travail gratuit dans les fermes, en échange du gîte et du couvert. Cette pratique est idéale pour faire des rencontres, améliorer son anglais -ou plutôt, dans ce cas de figure, son accent australien- et perdre quelques kilos, accessoirement.

Avec Isabelle, ma comparse allemande, nous avons débarqué à la ferme avec nos grosses valises, le sourire jusqu’aux oreilles, en quête d’aventures. Pas déçues, les gonzesses… Dans cette immense ferme de patates douces, située à Mutchilba au nord de Cairns dans le Queensland, nous étions une dizaine de joyeux lurons fraîchement débarqués de France, de Belgique, d’Italie, d’Allemagne et de Corée du Sud. Blonds, bruns, costauds ou frêles, petits ou grands, peu importe. A la fin de la journée, nous étions tous pareils : sales.

Serpents venimeux et fourmis carnivores

Les journées commençaient au top du top, avec un petit réveil en douceur par la voix suave du fermier et son accent australien à couper au couteau. « Wak’up, lazy kids ! » Une fois sorties de nos caravanes rouillées, les cernes noires bien visibles sur nos têtes rabougries, nous pouvions entamer la journée avec quatre heures de cueillette non stop, sous le soleil. Ça forge le caractère.

Bon, j’exagère. C’est vraiment enrichissant de travailler la patate douce sous toutes ses formes, à longueur de journée. Je dois avouer que les fourmis carnivores qui te mangent les pieds ont quelque chose d’exotique, comme ce serpent filiforme qui rampe tranquillement à côté de toi et qui n’est autre qu’un Taïpan, soit l’un des serpents les plus dangereux du monde qui, au passage, s’est fait tranché la tête à coup de hache par Graham, notre humble fermier. M’enfin, c’est anecdotique.

Après quelques heures de travail intense (« pour éliminer la graisse de vos bras flasques », précisait le fermier avec amour), arrivait l’instant fun du jour : l’étang. C’était le moment idéal pour admirer le gros ventre bien rebondi de Graham, étrange contraste avec ses bras musclés et (très) poilus. J’adorais cet étang. Les sauts dans l’eau avec le trapèze et les séances photos pour crâner sur Facebook, chapeau de paille sur la tête et bronzage bien visible. Une belle bande de cowgirls à l’ancienne (avec moins de sex appeal).

Le soir, nous sortions notre petit trésor : le pot de tabac de la ferme, tellement vieux qu’il s’effritait entre nos doigts. Une horreur à fumer bien sûr, mais bon, c’était gratuit. Nous roulions nos cigarettes avec cette abomination de tabac effrité, trop contents de prendre notre dose de nicotine. Et puis, c’était quand même la classe. Nous étions de vrais fermiers, de jeunes crasseux qui fumaient du tabac de gros dur. Le soir, c’étaient les repas de groupe – environ deux assiettes chacun (on avait la dalle) – , la convivialité, les parties de cartes et les fous rire interminables…

Puis, est venu l’inéluctable. La fatigue commençait à nous gagner. Avec Isabelle, nous rêvions de sable blanc et d’une mer turquoise dans laquelle nous baigner… Dans l’atelier où les patates douces étaient lavées, triées puis conditionnées dans des boites, les nerfs ont lâché dans une explosion d’euphorie. Habitées par une frénésie un brin hystérique, nos rires suraigus étaient incontrôlables. Nous faisions voltiger les patates, en les nettoyant de plus en plus vite dans une sorte de concours ridicule, en riant à gorge déployée, sous le regard noir de Graham. Nous étions dans cette situation où le fou rire prend le pas sur tout le reste, où il n’y a plus que toi et ta bêtise, tellement libératrice. J’en pleurais de rire et je continuais à laver, rigoler, laver, rigoler…

Puis Graham, hors de lui devant notre « démotivation apparente », nous a virées.

Billard et pintes de bières dans le désert

Nous voilà donc saisies de stupeur devant cette sentence – qui nous arrangeait bien (mer turquoise, mer turquoise…) – nos valises tout juste empaquetées. Monsieur Bras Poilus nous dépose donc au village le plus proche (soit 45 minutes de voiture dans un silence révélateur, mélange d’euphorie et de déception), avec quatre heures d’avance. Il nous quitte avec un grand sourire, nous souhaite bonne chance – super, merci- et nous laisse plantées là. Mutchilba, charmant village fort champêtre avec pour seule activité touristique… un bar. Un seul et unique bar. Isabelle me regarde, l’air dépité. « Bon, ben, on va boire un coup nan ? »

Résultat : des Australiens à l’américaine, avec leurs chapeaux Panama et leur jeans délavés, nous ont offert environ dix parties de billards, pour le même nombre de bières.

Un peu – beaucoup – éméchées, nous sommes rentrées en bus direction Cairns, en gloussant comme des bécasses.

Franchement, ça valait bien les tonnes de patates douces déterrées.

 

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